Faire-part ou faire partir?

Tout émerge d’un coup d’œil fugace, qui se prolonge en regards agaces, qui évoluent en échanges de mots, de salive et de numéros, qui se soldent par un rappel intertextuel ou s’achève par la « suppression du contact » dans le cell (application iFlush sur iPhone). Du flirt enivrant s’en suivent les jambes, les têtes et les paroles en l’air, la naissance d’une complicité addictive, l’instauration du statut de « fréquentation », la première altercation endiablée, les accablantes remises en question, le décret de la fameuse « exclusivité », le retrait des préservatifs, l’incursion délicate dans l’intimidante belle-famille et le triomphe sur l’insécurité pré-engagement, qui convergent ultimement vers l’aboutissement d’un « couple » dans sa plus complexe expression. Vous l’aurez deviné : ce processus métaphysique fascinant constitue le point de départ de cette histoire, qui a statistiquement 1 chance sur 2 de se terminer en catastrophe.

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Car sans gens qui s’aiment, il n’y aurait pas de grandes fêtes pour souligner l’amour des gens qui s’aiment. Toutefois, à mes yeux, l’événement du mariage s’avère non seulement l’union de deux coeurs insoucieux: c’est l’amalgame des familles, des générations, des cultures, des genres musicaux, des émotions, des alcools, et oui, des célibataires désespérés. Remarquez qu’ils sont souvent les plus explosés du lot. De l’insoutenable malaise du principe “d’accompagnement” en passant par la complication des tables au nombre pair, sans oublier la photo thématique sans flash et la première danse sans cavalier, le tout coiffé par les questions épineuses de la famille au sujet de l’absence de situation amoureuse, l’impair tend à pester contre l’institution du mariage car elle lui rappelle drastiquement à quel point il est esseulé.

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Mais il n’en est rien. Il est pratiquement inconcevable pour un privilégié convive, single ou non, d’afficher un air maussade ou une humeur massacrante en cette journée unique. Conséquemment, les membres qui se détestent au sein d’une famille concluent une trêve de 24 heures et jouent la comédie pour l’occasion. Même la plus marginale des adolescentes, le plus blasé des cégépiens, la plus austère des quadragénaires défoncées aux antidépresseurs ou le plus dépravé des vieux garçons mélancoliques s’y présentent sous son meilleur jour. Vous me direz qu’il s’agit de l’effet naturel d’une coupe de cheveux rafraîchie, d’une douche nécessaire et d’un accoutrement soigné: je suis plutôt d’avis qu’ils rayonnent parce que pour une rare fois de leur vie, ils sourient.

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C’est ainsi que ce rassemblement hétérogène d’humains de tout acabit prend paradoxalement forme dans le déserté royaume de Dieu. Au moment où la mariée fait son entrée tant attendue, les souffles se coupent, les yeux s’écarquillent et les mascaras s’écoulent. De toute évidence, l’imminent marié s’avère le plus affligé du groupe : c’est à se demander s’il est estomaqué par la ravissante beauté de sa future épouse ou s’il est terrorisé par l’épée de Damoclès qui lui tangue au-dessus de la tête. Mais il s’en fout éperdument : à ses yeux, toutes les filles de l’assistance sont moches, sauf une. Au fait, l’église s’avère un lieu très contextuel pour faire une croix sur toutes les autres. Vivre sans elle? Plutôt crever d’une crise cardiaque live sur l’autel sous les yeux horrifiés de la foule. S’il la perdait, il perdrait la raison du même coup. Comme quoi sans « des seins », l’homme est sans dessein.

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Quant à elle, son pouls frôle les 200 battements/minute même si elle avance à pas d’octogénaire. C’est le moment rêvé, élaboré mentalement depuis la tendre enfance, « LÀ LÀ ». Inconsciemment, elle remercie l’incontestable génie de la créative qui a pondu le concept du mariage (c’est évidemment l’œuvre d’une femme, en alignant une bague, une robe et les regards envieux du reste de la gente féminine dans un même événement). Dans sa tête : l’exaltation. Dans son champ de vision, deux hommes très symboliques: celui de sa vie (son futur époux), et un somnifère ambulant dont la date d’expiration est échue depuis 2000 ans (le curé).

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De là, croyez-moi messieurs, s’il y a une chose que je sais faire, c’est lire, spécialement à travers les lignes et les filles, et de l’attendrissante jeune professionnelle fraîchement en couple à la mal-baisée révoltée contre l’entité du mariage, en passant par la célibataire stoïque au cœur stigmatisé et l’insouciante fillette émerveillée, au moment où l’immaculée déambule gracieusement dans l’allée sous la pluie de regards admirateurs, je vous le dis messieurs vous ne pourrez pas tergiverser bien longtemps, « you can’t fight fate » comme disent les amers-icains, car à cet instant précis, parfois hypocritement, on pouvait clairement lire sur le visage illuminé de chacune d’entre elles: « moé siiiiiii ».

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Mais au fait, pourquoi s’affliger un stress aussi intense, une organisation aussi éreintante ou le risque de passer de douce moitié à « moitié de maison », « moitié de voiture » et « 1/7ème  d’enfant » (communément appelé le « une fin de semaine sur deux »)? À quoi bon s’exposer à la fracture du couple, la fraction des avoirs et la fragmentation de la famille?

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Laissez-moi répondre franchement.

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Demander la main de l’autre (au sens figuré, le sens propre étant un peu sanguinaire). Entendre le « oui, je le veux ». Pouvoir enfin crier quelque chose sous tous les toits. Dépenser de l’énergie à deux dans un projet d’envergure. Trouver la chapelle qui fera office de lieu du culte amoureux. Apaiser les papillons en l’attente du grand jour. Attiser l’esprit de famille. Croiser les yeux émus de personnes âgées nostalgiques. Rapprocher ses proches. Voir renaître la complicité de garçons et de filles d’honneur enfin réunis. Larmoyer d’émotions. S’attabler avec les gens qu’on aime. Boire au nom de l’amour. Se beurrer une déconfiture entre amis. Se pavaner en lançant « Vous connaissez ma femme? Elle est belle, hein? ». Lancer des regards et des sourires inoubliables. Arrêter de chercher l’idéal. S’aimer à vie. Ou du moins…essayer.

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Que cette histoire ait une fin apocalyptique ou non, sachez que tout ça, chers amis, en vaut largement le cierge.

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—Échec et Math


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