La bombe lacrymogène

L’amorce


Assis dans un resto-bar-vices à flâner avec d’autres addicts complètement défoncés à la caféine, votre silence inhabituel vous trahit maladroitement. Tape-à-l’œil, sa beauté vous a frappé de plein fouet. Elle asperge vos yeux d’une fumée aveuglante et enivrante, qui ennuage votre esprit autant que le lait de votre expresso maintenant latté. Véritable charcutière de cœurs en série, elle relève probablement de la jeunesse hitlérienne, d’où ses yeux d’azur et sa tignasse dorée.

c

De tempérament téméraire, vous êtes inconscient du danger auquel vous vous exposez. Le processus irréversible est tout de même enclenché : vous n’auriez jamais dû croiser ce regard, et encore moins provoquer ce déclic suicidaire.

c

Le déclic

c

Sur la défensive, vous la regarder à distance s’exploser au bar à grands coups de cocktails Molotov. Puissant et ravageur, son charme se fragmente violemment autour d’elle dans un rayon d’au moins 20 éméchés. Complètement intimidé, vous l’approchez en lui rappelant « que son existence s’apparente à un carrefour giratoire : chacun attend patiemment pour y faire un tour avant d’en ressortir berné et confus ». Rétorquant habilement « qu’elle vous donne le feu vert même si elle se trouve en pleine heure de pointe », la tête chercheuse vous atteint droit au cœur.

c

D’un coup, toutes vos défenses s’effondrent. Le doigt pris dans l’engrenage, vous tombez directement dans le guêpier qu’elle vous a sournoisement tendu. Vous abandonnez l’idée de prendre vos jambes à votre cou pour entreprendre plutôt le projet d’apporter les siennes au vôtre. Verre de contact ego-responsable. Coup de départ mémorable.

c

Le décompte

c
Au fil des jours, des semaines, voire des années, la dangereuse attraction se métamorphose lentement en irritant oculaire et respiratoire. De là vous réalisez que vous vous trouvez dans une position vulnérable, et que vous n’étiez finalement qu’une cible beaucoup trop facile et invitante. Dupé par son allure inoffensive et organisée, vous réalisez trop peu trop tard que la bombe lacrymogène est conçue pour foutre le bordel dans l’existence de ceux qui osent s’en rapprocher.

c

L’explosion

c
Programmée à cet effet, la dangereuse attraction vous éclate en plein visage. Une fois qu’elle vous expulse brutalement de sa vie s’en suivent des séquelles insoutenables : larmoiement, sensation de brûlure interne, violentes suffocations. Vous souhaiteriez subir une amputation du cœur mais votre cardiologue vous le déconseille fortement. Votre seule consolation : la force de l’impact peut faire en sorte qu’elle s’inflige elle-même des dommages collatéraux.

c

Le débriefing


Tout « conte » fait, la bombe lacrymogène n’est ni blonde, ni rousse, ni brune. Elle peut être de sexe masculin ou féminin, voire les deux. Elle personnifie la perle rare que le vieux garçon ne rencontrera jamais, ou la nouvelle flamme d’un homme marié qui incendie la vie d’une quadragénaire désormais cocue. Pire encore, elle peut se révéler un « j’aurais dû » insoutenable, ou un « je n’aurais pas dû » catastrophique. Son destin en est pour le moins fatal : causer une blessure à cœur ouvert à des innocents.

Peu importe sa nature, ses ravages s’étendent à des kilomètres à la ronde, faisant de ses victimes des enfants tiraillés, des ados désespérés en mode despérado, des jeunes professionnels en arrêt de travail et respiratoire, des adultes établis qui perdent tout même la tête, des personnes âgées qui n’ont plus de raison de retarder leur départ.

c

Voilà pourquoi en vous levant chaque matin vous priez pour ne jamais l’incarner, et encore moins la rencontrer.

c

—Échec et Math

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Social Widgets powered by AB-WebLog.com.