La canne de Noël

L’effervescence du temps des fêtes m’enivre et m’épuise à la fois. Prétexte à la surconsommation, la féérie commerciale s’est visiblement emparée de la raison des Occidentaux au fil des dernières décennies. Devant cette assimilation progressive du traditionnel Noël blanc, même la neige semble avoir abdiqué. Les stationnements deviennent des zones de guerre abrutissantes entre banlieusards en jogging du dimanche, les supermarchés des champs de bataille pour sexagénaires en quête des dernières volailles et les boutiques des cirques bondés d’hystériques.
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Les salons de coiffure et d’esthétique en ont littéralement la broue dans le toupet : toutes les « Ginette » de la planète s’acharnent à éradiquer chaque poil disgracieux afin de friser la perfection devant la famille. Les plus motivées iront même jusqu’à s’imposer une diète en vue de cette interminable orgie de victuailles, souvent bas de gamme : au Québec, dans la tradition comme dans la terminaison, réveillon ne rime pas avec fine cuisine.

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Amateurs annuels de sandwichs aux œufs, au jambon et au poulet, nos descendants eurent la présence d’esprit de les réunir dans un seul plat divin pour l’occasion. Enrobé d’un de nos réputés fromages fins, parfois stratifié de beurre d’arachide pour les plus téméraires, le tout décoré de ses plus beaux ornements marinés, ce chef-d’œuvre culinaire dont notre peuple se sustente depuis des générations figure parmi les incontournables du festin des fêtes. Gracieusement accompagné d’un vinier d’Auberge, on retrouve ici un accord digne des plus grandes tables nord-américaines.

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Dans chaque famille, réunie par amour ou par obligation, on observe la même mécanique humaine : la mamie nostalgique verse une larme, le jeune professionnel alcoolique verse un verre aux mineurs et l’oncle tétraplégique pacté verse dans le fossé en fin de soirée. Les échanges ne se limitent pas aux cadeaux et aux bonnes volontés, mais s’étendent jusqu’aux becs à pincettes, aux grippettes et, pour les familles en région, aux fluides corporels. Une fois la fête éteinte, chaque convive émane autant d’effluves disparates que le comptoir de cosmétiques de La Baie, vestiges des tantes aspergées pour qui le parfum s’applique à l’arrosoir et le maquillage s’étend au rouleau.

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Par ailleurs, la période des fêtes s’avère pour plusieurs l’occasion idéale de se déculpabiliser en « donnant » : du fils manqué au père manquant, chacun d’eux se réfugie dans les ressources matérielles pour combler un déficit de ressources humaines, souvent étalé sur toute l’année. À défaut de s’offrir, ils offrent. Ils achètent la iPaix à coups de iPod. Effarés, ils se précipitent au centre d’achat, point névralgique de cette razzia pitoyable, à la rencontre d’autres géniteurs malmenés par leurs enfants royaux en quête d’un nouveau gadget populaire ou du dernier microsillon d’un infâme prépubère.

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Pour d’autres, cette période s’avère un véritable moment de réjouissances : les couples ayant survécu à la déprime automnale consolident – parfois avec un peu trop d’enthousiasme – leur amour sous le gui, ou simplement saouls. Pour eux, l’heure est au bilan annuel: cette inévitable rétrospective laisse place à l’émergence de nouveaux projets communs qui marqueront la prochaine année. À noter que par « communs », j’entends dire « les projets de la principale concernée auxquels il est préférable pour lui de souscrire béatement », à moins qu’il souhaite que la prochaine séance de sexe oral soit reportée au Noël de l’année prochaine.

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Le célibataire, quant à lui, tombe en mode panique puisqu’il réalise qu’il devra se justifier auprès de la parenté à toutes les 5 minutes sur l’absence de relation dans sa vie. Voilà pourquoi, quelques semaines avant le moment fatidique, il se lance à la recherche d’une « canne de Noël » : ancienne fréquentation ou nouvelle amie moderne, elle incarne la salvatrice qui lui fournira l’appui nécessaire pour traverser la période des fêtes sans trop de dommages collatéraux. Détrompez-vous, elle n’a pas forcément de jambe de bois, ni de poignée dans le dos : sa présence réconfortante a une fonction plus humaine qu’orthopédique.

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C’est ainsi que bombardés, essoufflés et ruinés, nous nous questionnions tous à savoir comment franchir cet enfer superficiel sans tomber dans la facilité des paradis artificiels. À mon avis, que vous soyez une « Ginette », une mamie nostalgique, un jeune professionnel alcoolique, un oncle tétraplégique, un fils manqué ou un père manquant, un couple, un célibataire, ou même un pain sandwich, la recette est d’une simplicité volontaire : partagez. Un sourire, un repas, une surprise, une bonne bouteille, un moment unique, un lit, peu importe. La véritable canne de Noël, c’est de partager le présent : pas celui qu’on offre, mais celui qu’on vit.

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— Échec et Math

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2 Responses to “La canne de Noël”

  1. Jf says:

    Je suis heureux que moi et ma famille ne faisions partie d’aucune de ces catégories… Nous ne buvons pas ou à peine, les cadeaux ne sont pas exhubérants et abondants (juste un petit quelque chose pour dire: ” j’ai pensé à toi, à vous”), je suis célibataire et pas une seconde je n’ai penser à me trouver une “canne” (quelle stupidité) et aucun membre de ma famille ne m’a questionné sur mon état matrimonial, parcequ’ils s’en foutent, ils sont seulement heureux de me voir. Si c’est ça noël pour vous, j’espère que vous ne vous donnez pas la peine de sortir de votre tannière le 25, à quoi bon! Surtout, pourquoi gaspiller un si fort talent en écriture à une cause qui selon vos dire est perdue d’avance ? Bonne année!

  2. Echec et Math says:

    Tant mieux si le portrait que je dresse ne colle pas à votre réalité, et qu’à titre de célibataire vous ne sentez pas le besoin d’avoir une présence humaine à vos côtés pendant les fêtes. Toutefois, je ne crois pas que ce soit une cause perdue d’avance, puisque je conclus sur une note positive : le bonheur à Noël se trouve dans le partage du moment présent avec ses proches, aussi simple soit-il, et non dans la superficialité du matériel.

    Bonne année à vous aussi et merci pour votre commentaire!

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