La machine à décrire

Confortablement vautré dans la banquette en cuirette équitable d’un café prisé des noctambules, vous ouvrez les yeux et laissez vos sens vous enivrer. Les effluves de la torréfaction, les broiements impitoyables du moulin, le sifflement de la vapeur moussant le lait, la symphonie des ustensiles argentés… Tout ce qui plane dans l’air confère à cet endroit un cachet très envoûtant et artistique.

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À midi, une frêle jeune femme faisant dos à vous s’accroche à son téléphone cellulaire comme si sa vie en dépendait. Dans son angle mort, vous observez son reflet avec fascination : en adéquation avec les délicates taches de rousseur de son visage, des grains de sucre constellent son napperon déchiqueté par nervosité. Ses yeux pers allant de pair avec son chemisier légèrement entrouvert, elle vous intrigue au point tel que vous souhaiteriez lui avouer que celui qu’elle désire éperdument n’appellera probablement pas. En toute sincérité, vous lui confieriez que les hommes sont des lâches et que l’effervescence des relations modernes s’éteint avec un cellulaire qui cesse de vibrer pour un autre. Mais, figé par sa fragilité, vous restez silencieux.

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À 10 heures, crispé sur le bout de sa chaise, un universitaire en mode panique révise nerveusement ses notes de cours visiblement embrouillées. Vous comprenez du même coup que les ombres dessinées sous ses yeux sont directement liées à la brique de chimie organique qui pend sous son nez. Le cafouillis qui envahit sa table instable reflète celui qui règne dans sa tête : malgré l’atmosphère décontractée des lieux, tout semble y défiler à un rythme effréné. Vous aimeriez lui dire que pour réussir une épreuve il suffit d’être plus futé que celui qui l’a conçue, et que la respiration est une excellente méthode de survie, mais, timidement, vous vous abstenez.

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À 8 heures, un couple dans la mi-vingtaine semble en plein cœur d’un malaise de premier rendez-vous. Ils se dévoilent avec une telle réserve que vous avez la certitude qu’ils se sont agencés via un site de rencontres : ils arborent la même posture que celle devant un écran. Quoi qu’il en soit, la transition du virtuel au réel semble fonctionner : le téméraire confond la main de sa prétendante avec une souris d’ordinateur et la saisit maladroitement. En signe d’approbation, elle lui sourit tendrement. Ça clique.

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Le paradoxe, c’est que dans trois ans, ils seront probablement dans la même situation que ceux attablés à 2 heures, qui semblent désormais liés par le préfixe « ex ». Elle paraît plus éprouvée par cette rencontre post mortem asphyxiante : l’autopsie de leur relation échouée l’émeut à un point tel que sa main cadavérique tremble de nervosité comme la vôtre après une surdose de caféine. Épuisés, ses yeux rendent hommage à l’époque où il la faisait rougir. Lui, de son côté, reste d’un stoïcisme glacial : il fait nul doute qu’il incarne le bourreau du couple, celui qui a lâchement passé le couperet dans le cœur de l’autre. Vous aimeriez lui faire réaliser à quel point il s’avère difficile de rencontrer non seulement quelqu’un de bien, mais surtout quelqu’un avec qui l’on est bien. Encore une fois, ignorant tout des circonstances entourant leur séparation, vous restez sagement confiné à votre coin.

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Tout compte fait, ce café s’avère plus cyclique qu’artistique : des relations y voient le jour comme d’autres s’y éteignent. Et tel est le rôle de la machine à décrire : constater les choses sans en altérer le cours. C’est en gribouillant cette modeste conclusion que vos chimères sont alors interrompues par une alerte message texte : « T’es où?! ».

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À ce juste moment, inspiré par votre réflexion des dernières minutes, vous fermez la machine en répondant : « Regarde à 6 heures ».

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—Échec et Math

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