Le clown triste

Un événement anodin s’est produit cette semaine, où certains de mes amis Facebook ont clairement manifesté leur mécontentement au sujet d’une blague d’aveugle un peu facile publiée sur mon profil. Calme ton égo papillon, me direz-vous (avec raison). Toutefois, cet incident mineur a exhumé une frustration majeure qui sommeille en moi depuis longtemps : pourquoi le Québécois moyen est-il si impitoyable envers ceux qui tentent de le divertir?

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Paradoxalement, essayer de faire rire les gens, ce n’est pas toujours drôle comme entreprise. Quand une stupidité m’effleure l’esprit, je la partage sur Facebook et avec les deux personnes qui me suivent sur Twitter : c’est la vocation principale de ces plateformes sociales, où l’on cherche à cumuler les « j’aime » virtuels à défaut d’en avoir des réels. Parfois le résultat de cette folie passagère est amusant, d’autres fois moins. Fin de l’émission.

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Étant surconsommateur de nature et recycleur débutant, faire sourire mon entourage s’avère pour moi la seule solution édifiante – jusqu’à maintenant – pour embellir la planète. Comme je me plais souvent à dire à ceux qui subissent mes frasques, « l’humour, c’est de l’amour ». Malheureusement, ce statut d’amuseur public semble venir avec la pression de divertir à chaque publication, avec en prime le risque de se faire pourfendre pour une blague jugée moins distrayante que la précédente.

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Voilà pourquoi le métier d’humoriste m’a toujours rebuté. J’admire sincèrement le courage et la créativité de ces énergumènes, qui se mettent à nu devant un public souvent intraitable. Littéralement jetés dans la fosse aux lions et strictement armés de leurs textes et leurs grimaces, les « p’tits » comiques se démènent corps et âme pour arracher les rires et les applaudissements de la foule. Succès monstre ou échec lamentable, les critiques les assènent de coups en bas de la ceinture : ils traitent effectivement les bêtes de scène comme des fauves. Toutefois, le funeste verdict de ces artistes refoulés m’importe peu car, selon moi, le plus mauvais des humoristes restera toujours 100 cent fois plus drôle que le meilleur des détracteurs.

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Pour ceux qui pensent que je digère difficilement la critique, vous avez entièrement raison : mon métier de concepteur m’expose chaque jour aux regards et aux commentaires négatifs (ou « constructifs ») des autres. Mes idées sont incessamment discutées, charcutées et soumises à une batterie de tests afin d’en valider la justesse, la cohérence et la créativité. La seule différence avec ce que j’écris sur les médias sociaux, c’est que ce supplice est accompagné d’un salaire. J’encaisse la critique, ensuite mon chèque.

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Mais détrompez-vous, car j’adore mon travail : selon moi il n’y a rien de plus addictif qu’un bon flash, publicitaire ou non. Je préfère de loin les éclairs de génie à celles au chocolat. Et n’oubliez pas qu’un concepteur qui pitch une idée, c’est comme un enfant qui apporte un dessin à sa mère : s’il ne reçoit pas d’éloges pour son travail, il pique une crise, d’où la rédaction de ce texte.

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De là, en extrapolant, je pense qu’un examen de conscience collectif s’impose. Quand un projet télé avorte faute d’intérêt général, qu’une pièce de théâtre n’attire pas les foules escomptées ou que le Bye-Bye se fait démolir publiquement, je compatis toujours envers les créatifs qui ont échoué. Une idée, bonne ou mauvaise, reste le reflet de l’humain qui la jette en l’air ou la met sur papier. Sans déresponsabiliser les créateurs incompris ou sans talent, nous aurions peut-être parfois avantage à souligner l’intention au lieu de cracher sur le résultat.

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Loin de moi l’idée d’essuyer tout mauvais commentaire au sujet de mon semblant d’humour en vous lançant « ne soyez pas crus, car ceci est de mon cru, livré (gratuitement) pour vous ». Et je ne plaide pas pour l’abolition de la critique. Je pense simplement que nous aurions tous intérêt à mettre la pédale douce avec ceux qui essayent à leur façon d’embellir ce foutu bordel avec de nouveaux projets, que ce soit un humoriste, un designer, un politicien, un enseignant ou même un concepteur de télé-réalité de douchebags. La morale de l’histoire : avant de juger sévèrement la création d’un autre, rappelons-nous que le massacre d’une idée est souvent orchestré par l’envie de ceux qui n’en n’ont pas. Fin de l’émission.

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— Échec et Math

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