Le cycle infernal de l’impair

Vous ouvrez les yeux subitement. Tout en vous retirant la tête du cul, vous extrayez la hache que vous avez de plantée dans le crâne, qui révèle du même coup le « L » majuscule entaillé au centre de votre front. Ankylosé et encore confus, vous tapotez maladroitement autour de vous en quête de chaleur humaine, mais en vain. C’est à ce moment précis que vous réalisez ce qu’est vraiment le célibat : un lendemain de veille honteux.

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Vous renouez avec la solitude. Cloué dans votre lit, vous avez tout de même le vertige. La crainte d’être seul avec vous-même vous fige. Pourtant, vous l’avez expérimenté pendant les 10, 15, voire 20 premières années de votre existence. Vous avez l’impression de faire un bond de 5 ans en arrière; énigmatiquement, votre boîte de Kleenex en a fait un de votre table de chevet à votre bureau d’ordinateur.

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Mais là n’est pas la fracture. Elle se produit plutôt quand vous réalisez que tous vos amis ont une moitié, douce de préférence. Votre propre tragédie : vous rappelez  que tout est conçu pour 2 personnes. Votre lit queen perd son titre car sa reine l’a déserté. En voiture, vous glissez la main sur le siège à vos côtés mais elle ne termine plus sa course sur une cuisse réconfortante. Lui aussi est dépourvu de sens, car aucun helper ne vous seconde.

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Au restaurant, vous demandez une table pour une seule personne, mais on ne vous  écoute visiblement pas, car une chaise reste vacante devant vous. Sinon pire, on vous déporte au bar où sont cordés vos semblables. Et quand on vous invite gentiment à souper, on vous assigne le bout de la table où vous attendent les couverts dépareillés. Vous ne vous plaignez pas, car comme eux, vous êtes désassorti.

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Constatation tragique : vous incarnez l’impair.

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Mais à quoi bon s’apitoyer, larmoyer ou guerroyer. Dorénavant, festoyer s’avère le seul verbe en « oyer » que vous souhaitiez conjuguer. Quant à votre métabolisme, il est sous l’emprise de trois actions primaires : apaiser, étancher et assouvir.

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Vous renouez avec la liberté. À bien y penser, vous respirez mieux la tête maintenant extirpée du carcan castrant de la vie de couple. À vos yeux, la stabilité n’est plus in, d’où la création du mot instabilité. Gonflé à bloc, vous balancez à la poubelle les somnifères de la routine pour les remplacer par de l’effervescence en gélules, véritable opium des single, sous prescription du jeudi soir au dimanche matin.

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Et là se produit un moment unique: vous exhumez votre vie de garçon. Vous réapprenez à pisser debout, au grand malheur des installations sanitaires qui se dressent sur votre chemin. Vous dépoussiérez  vos préservatifs : ils portent bien leur nom car, étonnement, ils se préservent très longtemps. Vous déterrez quelques pick up line mordantes longuement confinées aux oubliettes. Ironiquement, vous n’en démordez pas, même si elles se soldent la plupart du temps par un échec lamentable.

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Vous sortez en trombe. Chaque nuit est un événement où vous confondez luxe et luxure, au détriment de votre compte en banque. Vos virées sont lascives, car vous vous retrouvez constamment sur le hot spot. De là vous confiez votre sort au hasard et vous roulez incessamment les dés : débauche, déclic, découchage. Et c’est à ce moment précis que surgit le paradoxe des relations humaines : vos frasques fascinent les pairs.

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Constatation finale : l’impair fait l’envie des pairs, et vice-versa.

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À titre d’éternel insatisfait, il y a des nuits où vous rentrez chez vous en pestant contre votre statut social, d’autres en lui faisant éloge. Mais à bien y penser, n’est-ce pas la raison d’être de la génération aliénée par les réseaux sociaux, questionner et étaler publiquement son propre statut?

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C’est en bredouillant cette modeste conclusion qu’éméché vous retrouvez avec le sourire votre lit inoccupé. Vous fermez les yeux subitement.

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— Échec et Math

 

 

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