La nouvelle Peur

J’ai dépoussiéré et relu récemment La Peur, de Jean-Charles Harvey, un des rares vestiges de mes années collégiales amnésiques.

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À tous ceux qui n’ont pas été effrayés par ma première phrase (exhumer Jean-Charles Harvey en début de texte est carrément suicidaire), merci d’être encore parmi moi. À cette époque sous l’emprise du cléricalisme radical, notre société québécoise semble désormais pétrifiée par tout ce qui l’entoure.

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Et là je n’évoque l’affolement que suscite un sourire de Gaston Lepage, ni les obsessions phobiques connues ou même celles que l’humain conçoit lui-même. En l’occurrence, la nomophobie (du terme anglais no mobile phobia) ou la peur de ne pas avoir son téléphone intelligent sous la main, sème présentement la panique auprès de ma génération (spécialement auprès des célibataires en fin de soirée).

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Je parle plutôt de la vraie peur, la troublante, celle dont raffole l’Insomnie, de loin la plus épuisante des maîtresses avec qui partager son lit.

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Nous avons peur de l’échec, du travail, et pire encore, d’échouer au travail. Nous frissonnons à l’idée de ne pas passer la première ronde d’entrevues, de ne pas récolter la promotion tant convoitée, de ne pas respecter les délais si serrés qu’ils entravent la respiration, de ne pas réussir à concilier boulot, amis, famille, sports, études, joute envoûtante de donjon et dragon (à chacun ses passions). Le tout pour étouffer notre peur de l’argent. En manquer surtout. Toutes les banques l’ont compris en nous vendant leur foutue sécurité financière utopique.

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D’autant plus que la publicité dite sociale nous éduque à craindre. Elle nous met en garde contre la consommation d’alcool sans modération, la conduite automobile sans ceinture, le vélo sans casque, le travail sans précaution, le sexe sans condom, bref, toutes les idées sans génie. Elle procure des frissons glacials qui atténuent nos comportements à risque. Qui ne grince pas des dents en voyant un travailleur s’arracher un doigt live à la télé ou une moto s’encastrer dans un VUS ?

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Actuellement, nous avons peur d’être politiquement bernés. Quand un politicien s’adresse à moi, ce ne sont pas ses élucubrations que j’entends, mais bien les griffonnages de la plume de son équipe de stratèges chargée de lui greffer sa matière grise. Les ébénistes fascistes qui sculptent sa langue de bois insultent notre intelligence collective autant que le pantin qui en articule les foutaises. Je serai politisé le jour où les élus cesseront de nous lobotomiser pour mieux nous sodomiser. [Fin de la montée de lait politique].

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Plus le temps s’effrite, plus nous avons peur de vieillir, alors qu’enfant nous en rêvions. Nous sommes terrorisés à l’idée de décrépir. Entre autres, nous avons peur gagner du poids et de perdre notre charme du même coup. Voilà pourquoi certaines personnes souscrivent au régime de terreur d’un entraîneur stalinien, qui lui diminue son espérance de vie en utilisant ses 140 minutes de bronzage en une seule séance.

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Inévitablement, nous craignons l’évanescence amoureuse. Nous frissonnons à l’idée que la personne dont on est épris se réveille un jour et ne pose plus un regard ou un corps amoureux sur soi. La solitude nous effraie tant que l’idée d’être confiné à soi-même pousse certains trouillards à rester sagement malheureux pendant leur seule et unique vie.

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On a peur de donner la vie prématurément, ou pire encore, de ne pas être en mesure de le faire une fois que tous les astres seront alignés. Et ultimement, nous avons peur de mourir. « De quoi avons-nous si mortellement peur? », pour paraphraser l’inspirant  Patch Adams. La mort est probablement la seule réalité crainte par le mortel qu’il n’a jamais expérimenté ou à laquelle il n’a jamais été (encore) exposé.

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Au final, tous ces facteurs anxiogènes nous accablent d’une pression et d’un vertige incommensurables. Loin de moi l’idée de vous agonir avec la philosophie bon marché (que j’applique bien malgré moi) qui stipule de vivre chaque journée en ne prenant pas le lendemain pour acquis. Mais selon moi, il faut se livrer à l’évidence simple : au cours de notre existence, nous avons le choix d’être peureux, ou heureux.

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— Échec-et-Math

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