La turbulence de l’imaginaire

Rangée 17, siège F. C’est là que décolle cette foutue histoire. Évidemment, le hasard vous a décerné une place en bordure d’un hublot, question de ne rien manquer du panorama, ou plutôt, en ce qui vous concerne, de la paranoïa. Se plier. S’asseoir. Soupirer. Littéralement encastré dans votre voisin d’en face, vous pourriez poursuivre celui à votre gauche pour « entrave à la bulle privée » tellement il accapare votre espace vital. Manifestement, ces engins ne sont pas conçus pour le confort.  Encore moins pour les alarmistes de 6 pieds 2 pouces victimes d’une imagination un peu trop fertile.

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Les Gravols et l’alcool pré-embarquement ont failli à leur tâche : vous avez autant sommeil qu’un enfant de quatre ans la veille de Noël. Au contraire, vous planez dans une zone grise de l’ébriété où les sensations sont décuplées. Vous appréhendez la suite avec tachycardie. Visualiser. Paniquer. Maudire. Vous avez l’impression que vous vous apprêtez à subir une chirurgie cervicale à froid, paralysé mais conscient, prisonnier de vos pensées qui défilent à un rythme hallucinant.

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« PURA VIDA! ». Votre syncope mentale est interrompue par trois ventripotents poisseux coiffés d’un chapeau de paille, qui s’envolent visiblement vers une station balnéaire avec l’unique objectif de s’empiffrer goulûment (ou de polluer la vue des autres vacanciers). Prenant place laborieusement derrière vous, ils s’époumonent à faire connaître à tous les passagers les deux seuls mots exotiques de leur répertoire, probablement tirés d’une émission du Canal Évasion. Juger. Mépriser. Rager. L’inconfort généralisé devient insupportable : 15 minutes se sont écoulées et vous avez déjà pris votre pouls à trois reprises.

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Vous abaissez la tablette devant vous afin d’y déposer votre trousse de survie : des mots à lire et des sons à écouter. La qualité des matériaux qui composent votre environnement semble discutable : vous priez pour que le bout de plastique cheap qui supporte vos effets personnels ne soit pas en réalité une retaille de l’aile frigide déployée à vos côtés. Et que dire de la ceinture pas très attachante, élément clé de votre sécurité : une lamelle de tissu munie de deux clips de métal inoffensifs. Pour une embarcation se déplaçant autour de 900 km/h et à 36 000 pieds d’altitude, c’est amplement suffisant. Bordel.

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S’en suit le calvaire du décollage. Les moteurs vrombissent : votre cœur palpite à en défoncer sa cage thoracique de l’intérieur. L’agent de bord récite machinalement les règles de secours : vous psalmodiez mentalement de fausses prières boiteuses. Les ailes se déploient : vos bras agrippent violemment les accoudoirs. Le pilote ouvre les machines : vous fermez les yeux. L’appareil gagne en altitude : vous perdez vos repères terrestres. Votre gorge se resserre. Votre respiration s’entrave. Votre épine dorsale se glace. Bref, votre corps subit les foudres d’une peine d’amour en l’espace de deux minutes.

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Une fois l’altitude de croisière enfin atteinte, les hôtesses de l’air aux sourires greffés s’affairent à répondre à vos besoins vitaux : boire, manger, et, si vous êtes béni des Dieux ou George Clooney, copuler. Pensant que la nourriture apaiserait votre malaise, vous vous tournez vers les invitantes pâtes sauce arrabiata. Dès la première bouchée, vous réalisez que les employés de cette compagnie aérienne sont tellement attentionnés qu’ils prennent le soin de prémastiquer le repas des passagers avant de leur servir. Vous vous rabattez sur le biscuit sec avant d’engloutir le shooter de vin. Fin de l’expérience culinaire en haute altitude. Début du film tant attendu.

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Les prochaines heures seront marquées par les allées et venues d’hyperactifs aux vessies du même type, de personnes qui ont eu recours au ragoûtant petit sac et de pauvres parents aux prises avec leurs enfants turbulents. Quant à vous, votre électrocardiogramme vibre au rythme des zones tumultueuses. Visiblement, vous ne pouvez avancer que vous souffrez du mal de l’air : en jetant un œil à vos côtés, vous réalisez que tout ce cirque épuisant se déroule strictement dans votre tête. Vous incarnez le malade imaginaire, presque aussi risible que celui de Molière.

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Ceux qui comparent cette expérience vertigineuse à un simple « manège » vous font sourire. Aux dernières nouvelles, on ne détourne pas les montagnes russes pour les crasher sur des gratte-ciels américains. Jusqu’à maintenant, aucun terroriste sanguinaire n’a secrètement appris à piloter Le Monstre ou L’Orbite dans l’objectif de le faire exploser avec ses occupants dans la Tour Scotia (ou autre antre du capitalisme occidental). Règle générale, les manèges ménagent vos méninges. Ce vol les fait disjoncter : il noircit votre matière grise.

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L’atterrissage s’avère curieusement le moment que vous acclamez le plus, car vous approchez le sol. Toutefois, votre trompe d’Eustache hypersensible  rend ce moment très éprouvant physiquement : vous avez l’impression que votre marteau se fracasse sur l’enclume, ou qu’un percussionniste se gâte un solo endiablé sur votre tympan. La mastication d’un paquet complet de gomme entier et les bouchons n’améliorent en rien votre situation : ce supplice auditif vous hantera pendant les 48 prochaines heures et s’apparente à l’écoute du disque d’un académicien.

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De retour sur la terre ferme avec le corps ramolli, vous concluez encore une fois que l’escapade vaut mille fois le déplacement. Les orteils enlisés dans  le sable fin, vous contempler les vagues venir lécher délicatement la plage, odorama salin en prime. Le soleil tente de vous asséner des coups, que vous esquivez avec de la Coppertone. Un verre exotique quelconque vous chatouille le cerveau. Chacun de vos sens se sent interpellé : vous renouez avec l’adjectif paradisiaque. C’est sur cette réflexion paisible que vous êtes soudainement extirpé de votre état d’extase semi-comateux par un son strident qui agresse vos oreilles encore bourdonnantes: « PURA VIDA! ». Bordel.

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— Échec et Math

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