Le défibrillateur cardiaque

Briser un couple, c’est chasser les papillons du ventre et les fourmis des jambes de deux êtres humains afin d’y laisser s’installer le cafard. Voilà pourquoi la fin abrupte d’une relation de longue haleine s’avère si éprouvante physiquement pour chaque personne formant l’équipe qui a échoué. Même le bourreau se trouve affligé par les supplices infligés. Douleur atroce dans la poitrine, suffocation partielle, essoufflement total, sensation de tête légère : chaque « ex » subit une crise du cœur au sens littéraire, mais avec les signes avant-coureurs typiques d’un véritable ACV. S.O.S tendresse, ici deux nouveaux terriens en détresse.

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Le corps et l’esprit sombrant vers l’agonie, l’instinct de survie jaillit. L’amour est un coup de foudre : pour le maintenir sur le respirateur artificiel et continuer d’y croire, une nouvelle décharge, souvent de moindre envergure, s’impose.  Ayant réalisé que le vin rouge ne blanchirait pas ses déboires amoureux, l’ex en état de choc se lance maladroitement à la recherche d’un défibrillateur cardiaque afin de retrouver ses fonctions vitales entravées par la rupture. À ce moment, l’amitié se modernise et les réseaux sociaux deviennent les réseaux vitaux.

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Mieux connu sous le nom de « rebound », le défibrillateur se voit confier la tâche ingrate de rétablir le rythme cardiaque de la victime par sa présence et sa chaleur humaines. Au départ, l’attachement n’est pas envisageable : avant de s’attacher à quelqu’un dans la vie, il est préférable d’avoir été attaché à son lit au préalable. Tout dépendant de la gravité de la situation, plusieurs tentatives (ou récidives) peuvent s’avérer nécessaires pour complètement reconnecter l’autre avec la réalité.

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Une fois bien installé, le défibrillateur rend fébrile. Il calme la crue des larmes et de l’alcool qui auparavant coulaient à flot. Il fait renouer avec l’hygiène mentale et corporelle, au grand plaisir de l’entourage rongé par l’inquiétude. Il agit comme un baume, véritable mercurochrome du cœur, sans (souhaitons-le) l’immonde odeur qu’on lui connaît. Le tout en usant de prudence et de compassion, puisqu’il se retrouve en présence d’une personne sinistrée de l’amour : dans certain cas, l’autre a perdu à la fois son toit et son toi.

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Le danger de ce regain de vie subite s’illustre par une simple analogie sportive : que l’autre retourne hâtivement au jeu avec une blessure au haut du corps, au risque de l’aggraver. Frédéric Beighbeder sous-entend habilement dans l’Amour dure trois ans qu’il est préférable pour le nouveau célibataire de « s’envelopper la bite et le cœur d’une pellicule en latex afin de s’assurer de ne rien sentir dans les deux cas ». Un peu glauque vous direz, mais ce grand personnage cynique n’a malheureusement pas tout faux : l’instabilité généralisée et la confusion émotionnelle d’une personne pétrifiée constituent de réels dangers pour les deux protagonistes d’une folie passagère.

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De toute évidence, l’électricité humaine a elle aussi son positif et son négatif. La fatalité du défibrillateur cardiaque repose toutefois sur son aspect précaire : il traverse l’existence des gens à la même vitesse qu’un éclair traverse le ciel d’une chaude nuit d’été. Un peu à l’image du « héros du jour », il profite de ce moment de gloire éphémère et de bien-être fugace avant de retourner sagement se cloîtrer dans l’anonymat. Que ce soit par opportunisme ou par charité, sachez une chose si vous avez un jour à l’incarner : s’évertuer à faire du bien, ça peut finir mal. D’ailleurs, vos parents ne vous ont jamais dit de ne pas jouer avec l’électricité?

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— Échec et Math

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