L’examen de conscience

Marie-Sophie se sent festive ce soir. Non seulement elle vient de retomber fraîchement sur le marché des agentes libres, mais elle souligne également la remise d’un dossier si énergivore qu’il fut couronné d’une promotion amplement méritée. Bon sens, il y a des lustres qu’elle ne s’est pas sentie aussi fébrile, voire libre. Elle en profite pleinement, comme en témoigne cette nouvelle robe d’été qui lui sied à merveille, parfaitement agencée à un sac à main griffé tout aussi ancien.

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Ses « meilleures » l’accueillent en trombe dès son arrivée sur la terrasse d’un réputé restaurant, qui allie chic, bon goût et simplicité, trois critères calqués sur sa personnalité. Visiblement heureuse, elle s’imprègne des éloges et de la compassion de ses semblables, toutes aussi soigneusement accoutrées qu’elle, et s’abreuve de cette sensibilité typiquement féminine, si douce et réconfortante. La nuit les appelle et elles répondent. Pop!

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Les bulles ont le don de rendre événementiel n’importe quel moment anodin de notre existence : peu importe le débit auquel on les verse, que ce soit dans une flûte ou dans un humain, elles occasionnent souvent des débordements. Mais Marie-Sophie n’en est pas à sa première escapade : elle entre dans la valse et lève vivement son verre en signe de victoire, en prenant soin d’en échapper maladroitement dans le décolleté probant de sa voisine de droite. « Désormais, tu as une belle craque de bulles! », lance-t-elle, appuyée sur un vif sens de la répartie qui donne le coup de gong de la soirée.

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Sans aucune surprise, le 5 à 7 prévu s’étire en 5 à tard. Attirées par la musique qui s’élève au même rythme que l’obscurité s’abaisse, les cavalières trottinent en menant gracieusement leurs escarpins jusqu’au hot spot du resto, spécialement aménagé en piste de danse lors des chaudes soirées estivales. Cris de joie. Exclamations. Éclaboussures. Échanges de regard. Marie-Sophie s’extasie devant cette soirée qui prend des tournures épiques.

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À partir de maintenant, l’heure n’est plus un facteur. Accoudée d’un, affairée à lever l’autre en compagnie d’un représentant du sexe opposé pas son genre, mais somme toute charmant, la fashionista passe en mode séduction. Maudissant ses pieds meurtris par d’intraitables talons hauts dès lors relocalisés sur le bar, elle s’attire la sympathie de son prétendant légèrement moins âgé qu’elle. En confiance, ses amies la laissent s’amuser sans interrompre le cours du cirque de la vie nocturne: il y a si longtemps qu’elles ne l’ont pas vue si épanouie. « Je suis OK! ».

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Marie-Sophie sourit tendrement, puisque cette soirée a largement dépassé ses attentes. Elle ne s’achève pas d’ailleurs, puisque l’attirance semble l’emporter sur l’inhibition. Comblée, elle tente de raccorder mentalement toutes les ficelles de cette épopée fulgurante : c’est alors que la songeuse est subitement extirpée de sa bulle par d’aveuglantes lumières.

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Assise derrière le volant de son VUS qui trahit son âge, Marie-Sophie se prend la tête en donnant le coup de grâce à sa coiffure déjà ébouriffée. D’un regard vide, elle fixe à travers son miroir les gyrophares qui scintillent dans ses grands yeux verts. Les nombreuses bouteilles d’eau n’auront pas suffi à absoudre les excès vertigineux des dernières heures. Pour la première fois de son existence, cette jeune femme d’une intelligence remarquable vient d’échouer un examen.

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Ce rare manque de jugement a carrément salopé une soirée idyllique. Marie-Sophie n’était pas OK, qui, paradoxalement, signifie l’absence de victime après une bataille (Zero Killed). Si Marie-Sophie pouvait reculer le temps sur sa montre Dior, je pense qu’elle ne risquerait pas sa liberté, ses économies, ses vacances à Barcelone et sa réputation pour un maigre vingt dollars de taxi. En fait, j’en suis convaincu : j’étais assis à ses côtés.

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—Échet-et-Math

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