Le pitch de vente

Le Cercle, ou la place idéale pour réaliser que sa vie tourne en rond.

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Alors que je m’apprête à souligner les 10 ans de l’échec de mon passage à l’âge adulte, j’en profite pour me consoler en observant les semblables qui m’entourent.

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À gauche, le poissonnier du quartier entretient sa nouvelle flamme du défi de se lancer en affaires, de s’investir à 100 % dans un projet passionnel, de la volonté de réussir à tout prix (qui traduit plutôt une peur bleue de l’échec).

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Le tout avec une fougue hypnotisante et un discours ponctué d’habiles parallèles entre les valeurs de l’entreprenariat et celles de l’amour. À en juger les yeux captivés de la jolie tentatrice à la robe rouge, il a réellement du succès à la pêche, ce type.

À droite, une anglophone verbomotrice agrémente la soirée de son serveur, qui devient par le fait même un guide touristique rémunéré en généreux pourboires alcoolisés. C’est à ce moment que la barrière de la langue s’ouvre pour devenir une porte vers la séduction : le simple fait de se comprendre entre attardés pseudo bilingues est d’un romantisme inespéré.

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Tout compte fait, après quelques verres, la seule vraie barrière de la langue, c’est la bouche. À mon humble avis, l’exploratrice découvrira le cachet des appartements de la basse-ville au cours des prochaines heures. Même si par « cachet », les propriétaires entendent souvent « cachait une isolation en fumier de mouton » ou « cachait une salle de bain datant d’avant Jésus-Christ ».

Peu importe, tant mieux pour elle : règle générale les gens de restauration servent bien leurs convives et savent faire de bons cafés au lait le lendemain matin.

À la sortie des toilettes, un dude début trentaine me dégueule. Il accable une frêle jeune femme du brio avec lequel il a passé son Barreau, de son récent investissement dans le District 3, de sa future cave à vin d’importation… Bref, j’assiste à une autofellation en règle, qui rend inconfortable l’ingénue qui lui sert exclusivement de miroir. Sourire en guise de support moral.

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Conclusion : il est difficile d’imaginer qu’il y ait de l’espace pour aimer une autre personne avec la démonstration d’autant d’amour propre.

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À l’autre extrémité du bar, une jeune femme un peu angoissée y va all-in sans même bluffer. Elle déblatère sur son comportement d’adulescente, sur la passionnante existence que lui confèrent ses chats aux noms gênants, sur l’échec lamentable de sa dernière relation, sur sa méfiance éternelle envers la race masculine.

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Bref, chacune de ses phrases agit comme un tue-flirt malaisant qui poignarde la bulle de son récepteur, qui s’apprête à la folder sur-le-champ.

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Qu’est-ce tu fais là calvaire ?

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Pourquoi ne pas trouver une ou deux anecdotes amusantes que tu maîtrises bien ? Y’a bin dû t’arriver quelque chose de drôle un moment donné dans vie entre deux vidanges de litières.

Pourquoi ne pas penser avant de flirter ? Si on manque de spontanéité, faut s’y prendre d’avance pour faire des avances. Et vaut mieux miser sur ses avantages concurrentiels que sur ses défauts de fabrication.

L’autre aura bien assez de temps pour découvrir mon humeur massacrante le matin ou encore mon absence d’afflux sanguin vers le cerveau quand je suis posté devant la télé (phénomène masculin couramment appelé la  lobo-tivie).

Au même moment où j’écris ces quelques lignes, une jeune fille s’assoit à mes côtés au bar en prenant soin de placer la bougie entre nous deux. La flamme qui valse sous ses yeux illumine un visage un peu jeune.

Présentations.

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« Bonsoir, je m’appelle Mathieu Avoine, j’ai 28 ans depuis minuit et j’ai décidé que ma vie allait arrêter de tourner en rond ce soir.

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Alors voilà pourquoi je vais rentrer chez moi et je ne te balancerai pas mon pitch de vente, même s’il est probablement plus captivant que celui de l’autosuceur qui t’a abordé tantôt aux toilettes. »

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— Échec-et-Math

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