Les vieux sacrés

 

Samedi midi de tempête.

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Dans la file d’attente de la caisse rapide de l’épicerie, un septuagénaire au visage lumineux patiente avec sa “commande”.

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Tout le monde dans place a mis sa face de “tabarnack d’hiver de cul de marde d’estie de dame nature mal baisée”. Sauf lui.

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Une fois à son tour, il sourit bêtement à la caissière qui lui balance la question qui pollue :  “Allez-vous prendre un sac monsieur?”.

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Calme et posé, il s’approche d’elle pour créer une complicité et lui répond d’un ton sérieux :

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Oui mademoiselle, j’vais en prendre un en papier svp, ma femme est pas bin belle de c’temps-là“.

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Je meurs.

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Je m’esclaffe d’un rire encore plus gras que les patates hashbrown qui me gèlent les mains. Le reste de l’assistance sourit, par politesse ou pas, sauf la principale concernée qui semble un peu moins rapide que la caisse.

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Faut comprendre que dans vie, y’a deux choses qui m’amusent vraiment : un enfant qui fait un jeu de mots à son insu et une personne âgée pince-sans-rire qui blaste son vieux grincheux ou qui rit de sa coucoune.

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On s’entend pour dire que la blague n’est pas si drôle en soi; c’est le standing social du blagueur qui lui confère un si grand impact.

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Voilà pourquoi ma seule motivation à vieillir se résume au fait qu’un jour je serai assez vieux pour enfin me permettre de dire tout ce que je pense à voix haute sans aucune retenue et mettre ça sur le dos de la sénilité.

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Récemment, j’ai réalisé que ma vie manquait clairement de personnes âgées.

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Je revois mon grand-père, son imposante stature, sa grande classe peu importe l’occasion (d’où le complet en laine en pleine canicule), la façon dont il faisait rouler son change dans sa poche droite, son habitude maladive à se stationner de reculons “pour toujours partir d’avant”.

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Même combat pour mon arrière grand-mère, victime d’un accident bête à l’âge de 98 ans, qui demeure une des personnes les plus lucides, drôles et rassembleuses que j’ai connues.

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C’est une valeur qui m’a été inculquée. Je peux donc vous assurer que la grand-mère qui me reste est comblée par ses enfants et ses petits enfants.

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De là, quand je me retrouve dans une soirée où la famille élargie de la personne fêtée est invitée, je gosse toujours le doyen de la place.

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Je lui demande de m’entretenir de ses histoires de pêche invraisemblables, de ses balades en voiture avec une grosse (bière) entre les pattes, de ses escapades de jeune loup, de comment il a hooké sa femme sans sites de rencontres ni réseaux sociaux ni textos.

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La plupart du temps, si la mémoire n’a pas quitté l’aventure, les personnes âgées s’avèrent une source inestimable d’histoires divertissantes.

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Ceux qui pensent que leur seul contenu se résume à dresser l’éventail de leur dossier médical, de confesser l’état de leurs selles ou de radoter le bulletin météo ne se sont  jamais réellement attardés à discuter avec eux.

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Je te dis pas de plagier Boukar pis de déterrer tes racines à chaque fois que t’ouvres la yeule. Mais si t’en connais plus sur les candidats no name d’une téléréalité que tes propres grands-parents, je te juge solide.

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Parce qu’à l’image de la morale sacrée de Big Fish, le meilleur vecteur pour honorer leur mémoire n’est-il pas de faire vivre leurs histoires inspirantes de génération en génération?

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— Échec-et-Math 

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